C’était un jeudi.

Le jeudi c’est un jour particulier de la semaine, un pont entre la semaine et le week end et c’est bien connu les ponts sont un lieu idéal pour prendre des décisions définitives. Quoi de plus définitif que de décider, entre deux stations de métro, que le jour était venu de changer de costume, de fermer la devanture pour aller en ouvrir une toute nouvelle ailleurs ? Très vite, j’ai pris conscience de l’entreprise et de la nécessité d’une organisation. Au fond, changer de vie c’est comme déménager, c’est stressant, il y a de forte chance que l’on perde des trucs en route, il faut prévenir EDF, on n’est jamais sûr de récupérer sa caution et surtout il faut informer ses parents : leur expliquer que l’on va tenter une nouvelle aventure car au fond la vie est unique, qu’il n’y aura pas un second tour de table, que le monde est immense de richesses et de rencontres, que l’odeur du matin dans une ville nouvelle est une expérience incroyable …et voir dans leur yeux l’angoisse de retrouver leur fils propriétaire d’un camion-pizza (aux prix très compétitifs) dans la banlieue de Caracas.

Changer de vie, c’est aussi changer celle des autres. Après les parents, les amis : ne pas écouter les envieux qui trouveront le projet intéressant mais qui m’assailliront de questions matérielles très secondaires (« Mais de quoi tu vas vivre ? ») pour freiner mon entrain et masquer leur propre incapacité au changement, canaliser les trop enthousiastes qui me verront déjà loin, au milieu de la pampa, libre, sauvage, (un continent sans grillages), mais qui, confondant mon projet avant celui auquel ils ne se sont autorisés à penser que sur une aire d’autoroute un samedi après midi de juillet en essuyant pour la troisième fois les kinders buenos régurgités par la chaire de leur chaire, oublieront de me poser les questions essentielles : « Mais de quoi tu vas vivre ? ».

Je vivrais de rencontres, de doutes, de peurs, d’entrains, de peines, d’angoisses, d’amours, de déceptions, de matin lumineux et de pluies interminables, de passions éphémères et de chansons enivrantes, de mal de mer, de mal de terre, de cœur serré, de main moites, d’espoir absolu et d’angoisses abyssales, de regards amoureux, de nuits sans fin et de jour sans but, d’elle, de lui, de ceux que j’ai quittés, de ceux que j’attends.

 

C’était un jeudi, et j’ai réalisé qu’au fond, on pouvait changer sa vie sans changer de vie et sans billet d’avion.